eGesta

Le projet eGesta poursuit un double objectif : assurer les bases d’une refondation scientifique de l’édition de textes antiques et faciliter la diffusion des savoirs spécialisés en concevant un type d’éditions numériques qui rende accessibles à tout lecteur l’histoire du texte et la méthodologie utilisée pour en faire l’édition.
Critique génétique et littérature antique : une nouvelle méthodologie pour l’édition des textes classiques.
La conception de ce projet résulte d’un constat : les textes écrits dans l’Antiquité sont édités suivant des méthodes élaborées progressivement à partir de la Renaissance et fixées au cours du xixe siècle. Les résultats décisifs obtenus depuis plus de trois décennies dans les disciplines étroitement liées à la transmission des textes classiques, comme l’histoire, la critique littéraire, la philosophie ne peuvent pas être pris en compte dans le format contraignant de l’édition scientifique classique ; d’autre part, n’est jamais posée la question de la lisibilité, pour le lecteur d’aujourd’hui, des apparats scientifiques qui permettent de justifier le texte retenu.
Les notions de texte, de corpus, de variantes, de réécritures sont désormais des objets d’étude pour une critique littéraire et philosophique qui a profondément modifié ses principes et ses méthodes en privilégiant la genèse et le processus de l’écriture plutôt que le jugement esthétique sur un texte considéré comme achevé. Or, pour la production littéraire antique, cette direction de recherche n’est pas exploitée alors même que l’on dispose de nombreux témoignages externes qui confirment le travail de réécriture des textes : beaucoup de pistes à explorer pour l’histoire de la littérature et de la philosophie antiques ont ainsi été négligées et exigent une méthodologie appropriée.
Pour élaborer une nouvelle forme d’édition scientifique, un retour sur l’histoire de la discipline est une étape nécessaire : il s’agit de faire l’inventaire critique des conceptions du texte, de réécriture et de l’auteur qui sous-tendent, sans être explicitées ni justifiées, les règles de la philologie classique selon lesquelles sont édités les textes lus encore aujourd’hui. Comprendre comment et en quoi le cadre épistémologique de la discipline est étroitement dépendant d’une esthétique doit permettre d’évaluer plus rigoureusement les corrections apportées par les philologues aux textes transmis par les manuscrits et doit aider à définir de nouvelles normes d’édition qui prennent en compte les multiples états d’un texte.
La seconde étape exige un changement de paradigme sur deux plans : appliquer une lecture génétique sur des manuscrits qui ne sont pas des manuscrits d’auteur, mais qui sont copiés plus de mille ans après la rédaction du texte revient à privilégier une démarche historique d’analyse des strates qui forment le texte avant d’en faire l’interprétation. Une telle approche a pour conséquence de modifier radicalement la finalité assignée à la recherche : le but n’est pas de chercher à « restaurer » un texte originel qui aurait été parfaitement achevé en tentant de résoudre les difficultés, lacunes ou incohérences apparentes que présente le texte par des conjectures fondées sur l’idée qu’on se fait de ce qu’aurait pu écrire l’auteur. La recherche vise au contraire à privilégier ces difficultés et à les traiter comme des indices qui doivent permettre de distinguer ce qui est la trace d’un remaniement du texte antique par l’auteur lui-même de ce qui s’est greffé au cours de la transmission.
Une telle enquête est possible grâce à une exploitation systématique des résultats obtenus par les recherches récentes des historiens de l’Antiquité tardive, par celles des médiévistes et des spécialistes de la Renaissance ; il faut y joindre l’utilisation des banques de données qui centralisent les citations des classiques dans la littérature tardive et médiévale ainsi que les numérisations de manuscrits réalisées par les bibliothèques qui ont permis des travaux à grande échelle sur les signes critiques et les gloses insérés dans les marges. Avec ces nouveaux outils, ce qui relevait de l’intuition et du travail solitaire du philologue classique peut trouver des fondements solides et vérifiables.
La troisième étape consiste à donner une forme accessible à ces résultats pour que tous les utilisateurs de textes antiques, quels que soient leurs domaines d’expertise, puissent comprendre à la fois ce qui est en jeu dans les remaniements du texte et comment le texte est édité : il faut pour cela concevoir un nouveau type d’appareil critique qui utilise les ressources de l’édition numérique pour faire apparaître à la fois la méthode et ses résultats. La mise au jour des interventions laissées sur le texte par des lecteurs successifs facilitera l’étude des réceptions du texte et des différents usages qui ont permis sa transmission : la synthèse de ces éléments devra permettre de préciser les modalités de la diffusion de la culture antique jusqu’à la Renaissance.
Corpus d’étude et « prototype »
Les œuvres philosophiques de Cicéron fournissent un matériau propice à l’élaboration d’un prototype pour quatre raisons :

  • elles s’inscrivent dans un projet global décrit par l’auteur lui-même ;
  • une grande partie d’entre elles sont inachevées ou en cours de remaniement ;
  • la correspondance de Cicéron livre beaucoup d’éléments sur leur élaboration ;
  • les nombreuses strates historiques de la réception de ces œuvres sont identifiables : apologistes chrétiens, néoplatoniciens, grammairiens de l’Antiquité tardive, florilèges médiévaux, humanistes de la Renaissance.

Toutes ces données sont bien connues des philologues, mais elles n’ont été exploitées que très partiellement : le projet d’auteur de Cicéron est réduit à une entreprise de présentation encyclopédique de la philosophie grecque en latin, le travail de modification dont ses œuvres portent la trace est assigné à des préoccupations politiques (autour de la mort de César) ou à des obligations mondaines (satisfaire la demande d’amis en les faisant parler dans un dialogue) sans que les enjeux proprement philosophiques de tels changements soient envisagés. Enfin l’utilisation extensive que les lecteurs de l’Antiquité tardive et les Chrétiens ont faite de ces œuvres, visible dans l’abondante liste de testimonia, n’a pas suscité de recherches sur les traces que ces lecteurs auraient pu laisser dans le texte même. Il est donc nécessaire de mettre en relation tous ces éléments pour comprendre à la fois le tissage du texte transmis par les manuscrits et les différents états qu’a laissé subsister la rédaction en cours de Cicéron.
Une première exploration systématique concerne deux œuvres inachevées traitant de questions de physique, le Defato et le dialogue conçu à partir du Timée de Platon : elle peut désormais prendre appui sur les travaux que Clara Auvray-Assayas a menés pour éditer le De natura deorum (Presses universitaires de Caen, à paraître en 2018), dialogue à partir duquel sont agencées les problématiques qui recoupent le champ de la physique ancienne, existence et providence des dieux, fabrication du monde, destin et connaissance des événements par la divination. L’étude exhaustive des manuscrits qui les transmettent doit permettre, comme pour le De natura deorum, de relever les indices laissés par les lecteurs sur ces textes tronqués et d’en faire l’histoire pour mieux évaluer ce qui serait propre à Cicéron : une édition numérique – site compagnon de l’édition papier – doit faire ressortir ces éléments pour faciliter l’analyse des débats philosophiques à l’époque romaine et pour favoriser l’étude des réceptions de ces débats, de l’antiquité tardive jusqu’à la Renaissance.
À partir de ce prototype, on peut concevoir le protocole d’édition susceptible d’être appliqué aux autres œuvres philosophiques de Cicéron et, au-delà, aux textes antiques en général.
Objectifs, nature des réalisations et des “livrables” - Fonction du site web/production technique
Ce projet a pour objectif principal de concevoir, à partir d’un corpus prototypique, une plateforme d’édition scientifique collaborative (crowsourcing de la communauté scientifique) des textes antiques qui permette d’intégrer toutes les recherches récentes sur les manuscrits, sur la culture tardo-antique, l’histoire médiévale et les méthodes des humanistes.
Dans le prolongement de cette action centrale, plusieurs manifestations scientifiques seront organisées :
Une exposition en partenariat avec la Bibliothèque patrimoniale Jacques Villon de Rouen – troisième fonds ancien de France conservé en province – sera programmée autour des témoins des textes cicéroniens qui y sont conservés (hors demande de financement RIN).
Ce projet souhaite également favoriser la formation des jeunes chercheurs (masterants, doctorants, post-doctorants) à une façon nouvelle d’aborder l’édition critique des textes anciens, en leur confiant un rôle actif dans la création et l’alimentation de la plateforme collaborative. Pour cette raison, les équipes scientifique et éditoriale organiseront également chaque année en Normandie une Master-class consacrée à l’édition des textes anciens (hors demande de financement RIN).
Un colloque international se tiendra à la fin du projet autour de la question de la transmission des textes classiques en Normandie (hors demande de financement RIN).
Contributeurs et contributrices scientifiques
Équipe scientifique

  • Clara Auvray-Assayas, professeur – 8e section, Université de Rouen Normandie
  • Anne-Marie Turcan-Verkerk, directeur d’études – sciences historiques et philologiques, École Pratique des Hautes Études / Institut de Recherche et d’Histoire des Textes
  • Michael I. Allen, Associate Professor – Medieval studies, The University of Chicago
  • Mirella Ferrari, Professore – Letteratura latina medievale e medievale et umanistica, Università cattolica del Sacro Cuore (Milano)

Équipe éditoriale

  • Pierre-Yves Buard, ingénieur de recherche – Maison de la Recherche en Sciences Humaines de Caen Normandie
  • Le post-doctorant recruté dans le cadre du projet

N.B. La dimension collaborative du projet fait de l’équipe éditoriale une entité par nature ouverte à la communauté scientifique – jeunes chercheurs comme chercheurs confirmés.
 

Laboratoire: 
Financement: 
Année: 
2019